mercredi 5 juin 2013

Wazala é !

Wazala, c'est le signe de l'étonnement. é, c'est le signe de la joie. Wazala é c'est donc l'étonnement qui réjouit, l'émerveillement.
Le week-end dernier était placé sous le signe du wazala é !

Après maintes et maintes invitations, j'ai enfin cédé à la proposition du Père Jeannot de venir lui rendre visite dans sa mission, à Mahazoma, en brousse. Pour s'y rendre, il faut compter une journée de trajet depuis Mahajanga. Une demi journée jusqu'à Maveatanana en taxi brousse sur la route nationale qui va à Tana puis une autre demi journée en moto, sur une ancienne route goudronnée qui redeviens, jour après jour, un chemin de terre.
A chaque fois que je quitte le goudron (les routes nationales), c'est une nouveau monde qui s'ouvre à moi. De nouveaux paysages, de nouveaux modes de vie. Je ne sait plus où poser les yeux tellement tout me surprend, tellement je suis loin de leur rythme de vie, de leurs préoccupations, de leurs activités, de leurs savoirs-faire. 

Perte totale de repères, impression d'être dans un film déconnecté de notre réalité. Mais non, je suis bien là, c'est bien moi. Je refait le parcours que j'ai effectué le matin même depuis Mahajanga et il y a 6 mois depuis la maison à St Fuscien pour m'assurer qu'il n'y a pas de trou noir. Non, tout est là, pas d'erreur, je ne suis pas sur une autre planète mais seulement ailleurs. Un inconnu difficilement saisissable, impossible à comprendre, mais pourtant réel.

Alors que faire ? Fermer la porte de ma chambre et m'isoler avec un bon bouquin pour apaiser mon esprit et mon cœur affolés devant tant d'étonnement ? Ou me laisser porter par ceux qui m'accueillent et qui se sont montrés jusque là plutôt avenants ?
J'ai donc opté pour la deuxième solution !

Paroissiens venant saluer le Père Jeannot pour son anniversaire

 Wazala é, c'est l'expression favorite du Père Jeannot.Il est jeune, il viens tout juste d'avoir 34 ans et seulement 2 ans de prêtrise derrière lui. Il dirige également le Collège St Pierre et Paul de Mahazoma qui compte une soixantaine d'élèves répartis dans les 4 classes. Comme il le dit lui même, en brousse, le prêtre n'a pas pour seule mission d'aider les chrétiens dans la prière mais également de remplir tous les devoirs que l'état ne remplit pas, c'est à dire financer, construire et gérer des établissements scolaires et des centres de soins, et notamment lutter contre la corruption.

Mais tout cela ne l’effraie pas et il garde le sourire. Il rit. Tout le temps. De tout. De lui même. Des autres. De mes réactions souvent inappropriées dans ce contexte ou au contraire témoignant d'une inculturation en cours ! Et c'est contagieux donc tout le monde en profite ! Mais entre les deux, je ne sis pas qui est sorti le plus étonné de ce week-end hors du temps !

"Wazala é, mahay mandihy kilalaka izy !" ("Ouahou, elle sait danser le kilalaka !" - musique très répandue en brousse-) (en réalité, juste les mouvements de tête !)
"Wazala é, efa mahay miteny tsimiet izy !" ("Ouahou, elle sait déja parler le tsimiet !" - dialecte du nord de Madagascar) (en réalité, juste les expressions les plus courantes !)
"Wazala é, efa mahay mikarakara ny sakafo vazaha izy ! ("Ouahou, elle sait préparer le repas des vazaha") ( en réalité, j'ai mélangé des pâtes avec du concentré de tomates en boîte et une boîte de sardine !)
"Wazala é, efa mahay manofy ny vary izy !" ("Ouahou, elle sait tamiser le riz pour retirer l'enveloppe du grain") (en réalité, c'est un geste assez simple qui ne demande pas beaucoup d'entrainement !)



Wazala é, pour moi, c'était de me réveiller de ma sieste et d'improviser un cours d'Histoire-Géographie avec les 5 ème par ce que l'enseignant est malade.
De me laisser emmener de maisons en maisons parce que tous les élèves voulaient me présenter leur maison et leurs parents.
De voir et d'entendre, depuis le haut de la colline, la vie très animée du village se dérouler sous mes yeux, entre les cris des coqs, les grognements des cochons, les meuglements des zébus, les cris des enfants et les cliquetis des charrettes.
De les voir marcher pieds nus,  dans tout le village, de jour comme de nuit, sur le sable, les cailloux et les détritus.
De vivre au rythme de la brousse : lever à 4h du matin, coucher à 20h. 
De retrouver ce sentiment de liberté immense face à ces étendues sauvages infinies.
De constater la vitalité des communautés chrétiennes qui parcourent des distances immenses à pieds pour se rassembler pour prier ensemble et fêter, ce week-end, l'année de la foi.
De vivre comme eux, "porte ouverte", toujours à la disposition des uns et des autres, jamais seule, jamais au calme.

Descente du drapeau dans la "cour" du Collège St Pierre et Paul à la fin de la journée



Ils sont venus chercher des poissons dans les petits villages près de Mahazoma pour les revendre à Maveatanana car c'est le jour du marché

Le retour à Mahajanga en moto fut fantastique. Après les 3 heures de routes chaotiques, nous avons rejoins la nationale et poursuivis jusqu'à Mahajanga pendant 6h. Le temps pour moi de revivre toutes ces moments, gestes, attentions, paroles qui réjouissent le cœur de ceux qui les donnent autant que ceux qui les reçoivent.


mercredi 22 mai 2013

6 mois... et encore plus vivante !

Gare de taxi-brousse Nord de Tana, 17h
Même lieu, même heure. 6 mois en arrière
J'arrivais, c'était le début d'une aventure dont j'étais loin d'imaginer tous les bouleversements qu'elle allait provoquer en moi. Je partais à Tsarahasina me présenter au Père Bertrand avant de rejoindre mon lieu de mission.
Le moment d'une petite pause pour prendre conscience du chemin parcouru depuis ce jour là est maintenant venu.

Madagascar, la vie de coopérant, le travail d'un architecte sur un chantier. Je ne connaissais rien de tout ça. Saut dans le vide, oui, mais confiance absolue. Dieu est toujours là. 
Et Il a été là.

On se fait une idée par ce que d'autres on vécu de ce que sera notre mission. En réalité, notre mission nous appartient et c'est nous qui choisissons d'en faire ce que l'on veut. Peut-être en est-il de même pour la vie ? Quelques balises sont posées, ça et là, à nous de les voir et de s'en saisir...

Que s'est-il passé en 6 mois pour que je me sente tellement changée ?

Des découvertes
Celle d'une langue bien différente de la notre, le malgache. Mais aussi celle de la langue universelle, celle qui dépasse les mots, celle qui se parle avec le regard, les gestes, les attentions et qui en dit souvent bien plus.
Celle de l'Eglise malgache, très jeune, qui penne à faire entendre son message au milieu d'une culture tournée vers le passé et vers les morts.
Celle de modes de vie différents qui nous obligent à remettre en question le nôtre.
Celle d'un pays aux paysages aussi variés que magnifiques. Une nature à l'état pur à perte de vue. Une richesse dont ils n'ont malheureusement pas conscience...

Entre Antsirabe et Antananarivo


Des rencontres boulversantes
Celles des Pères missionnaires MEP qui quittent tous leurs repères familiaux, amicaux, culturels et bien d'autres pour annoncer leur foi. La force et la pérennité de leur action réside dans la conviction que, si l'homme a découvert le message de l'Evangile, il devient capable de "se mettre debout" et de devenir lui-même acteur des on développement.
Celle de 4 enfants, entre 4 et 8 ans qui ont quittés leurs parents pendant 1 an pour se faire opérer et rééduquéerdans un centre de soin dans le sud de l'île, sans pleurs, et avec un courage qui laisse perplexe.
Celle de lycéens qui choisissent eux aussi de quitter leurs parents pendant 1 an pour venir étudier au petit séminaire, animés par l'envie d'apprendre et le désir de s'engager dans l'Eglise.
Celle de ceux qui n'ont rien. Les enfants de l'orphelinat, les chauffeurs, Fano et Lala, le secrétaire, Monsieur Daniel, les Sœurs Servantes, Soeur Antoinine et Soeur Marceline. Ceux sont eux les premiers qui m'ont accueillis.
Celle des enfants, toujours joyeux. Rien ne semble atteindre leur joie de vivre... L'avenir du pays se joue avec eux...
et bien d'autres...
Entre Marovoay et Ambondromanesy


Des joies
Celle de vivre au contact des malgaches et de me sentir de plus en plus proche d'eux. Non pas que je devienne malgache, non pas qu'ils deviennent français, mais plutôt que nous arrivons à faire tomber les barrières, les unes après les autres pour se rejoindre et essayer de se comprendre.

Au bord du fleuve Mananjary

Des incompréhensions et des questionnements
D'où viens cette capacité à accepter la douleur ?
Pourquoi ne se projettent-ils pas dans l'avenir ?
Pourquoi ne savent-ils pas dire non ?
Pourquoi sont-ils incapables de gérer de l'argent ?
Pourquoi ne se sentent-ils pas plus responsable de leur avenir ?
Au final, pourquoi le poids de leur culture les empêche d'avancer sereinement ?

Entre Marovoay et Ambondromanesy

Des surprises
Celle de voir qu'avec un tout petit rien ils arrivent à tout. Une capacité d'adaptation étonnante et pleine de créativité. Il n'y a pas de problèmes mais que des solutions.
Celle d'un rythme de vie beaucoup plus respectueux de ce que nous sommes... A chaque jour suffit sa peine...

Au bord du fleuve Mananjary


Des confrontations et des bouleversements
Non, le monde n'est pas comme je me l'imaginais. Notre éducation et notre société forment un cadre qui se veut rassurant et protecteur. Mais le monde est fait de bien d'autres réalités qui nous échappent et nous dépassent. Cette confrontation est parfois douloureuse car elle nous oblige à sortir de nos petites illusions. Elle est aussi bouleversante car elle nous oblige à envisager ce qui nous semblait impossible jusque là... Enfin, elle est joie car ancrée plus profondément dans la vérité et dans la réalité.

Homme concassant la pierre pour la transformer en gravillons

Des indignations
Devant la violence. Inouïe, scandaleuse, inacceptable. La vie et la mort n'ont pas le même sens pour eux. Il ne s'agit que d'un passage sur terre.
Devant le tourisme sexuel. Sans aucune gêne, ouvertement. On les appelle les VVV (Vieux Vazaha Vicieux). Ils viennent ici profiter d'une retraite "heureuse" au soleil, bien arrosée et en bonne compagnie.


Et au final, un enracinement plus profond dans la foi, celle qui nous rassemble malgré nos différences.

dimanche 28 avril 2013

Quand la Mission devient Mission Impossible...

Il y a des moments où c'est trop.

Trop de travail, trop de responsabilités, trop d'incompréhensions sur le rôle de chacun, sur mon rôle à moi, trop d'inconnues dans les problèmes à résoudre. Toujours les mêmes.
Où on n'y voit plus clair du tout. Où tout le monde semble faire le sourde-oreille à mes cris de désespoir. Où la comédie commence à prendre des aires de drame.

Alors bêtement on s'angoisse, on s'obstine, on s'énerve, on se met en colère, on est sûr d'avoir raison... Sans que évidement, rien ne soit résolu. Puisqu'on n'écoute plus, qu'on ne regarde plus, qu'on s'enferme dans son orgueil. Bref, qu'on s'isole.

Pourquoi réagit-il comme ça ? Pourquoi ne me répond-t-il pas ? Pourquoi a-t-il pris cette décision qui me semble totalement infondée ? Pourquoi n'agit-il pas avec plus de méthode ? 
Autant de questions qui trouvent leurs réponses dans la diversité des hommes avec lesquels je travaille. 
On aurais pas pu imaginer une équipe plus hétéroclite. En âge, en nationalité, en langues, en parcours professionnel, en engagement, en compétences. Difficile alors de trouver une longueur d'onde commune.
Et moi, au milieu de tout ça, la plus petite, la seule fille, je m'épuise à chercher la bonne fréquence...!
Inlassablement, essayer de comprendre ce que l'autre vit pour le rejoindre et ensuite pouvoir avancer ensemble.

Difficile de ne pas se décourager et de ne pas prendre ses deux jambes à son coup pour sauter dans le premier taxi-brousse. Et puis non, ce serait baisser les bras avant d'avoir mené le combat jusqu'au bout, avant d'avoir épuisé toutes les ressources, avant d'avoir tout donné.

Si Il m'a envoyé ici, c'est qu'il doit bien y avoir une raison...
Si Il me l'a confiée, cette mission, c'est qu'il va m'aider à la réaliser...
Il sait bien que je ne suis pas Tom Cruise, que je n'ai pas de caméras secrètes pour comprendre le fonctionnement de l'administration malgache, ni de moto à réaction pour courir entre les fournisseurs, le bureau, l'ingénieur et le chantier.
Il ne peut pas me laisser toute seule, alors.

Et en y regardant de plus près, on se rencontre que non, on est pas tout seul. Qu'au final, on est très entouré même. 
Qu'il suffit juste (!) de porter un regard différent sur la situation pour y voir tous les potentiels et non plus tous les manques.
Qu'il suffit juste (!) de connaître les potentiels de chacun pour savoir de quelle manière il pourra être utile au projet et éviter de s'entêter à lui demander des choses dont il n'est pas capable.
Qu'il suffit juste (!) d'apprendre à faire avec les gens comme ils sont et non pas comme on rêverais qu'ils soient. Oui, ce serait certainement plus confortable si j'avais un chef de projet de chez Bouygues, un ingénieur des Ponts et Chaussées et une entreprise générale qui sache faire la plomberie et l’électricité en plus de la maçonnerie. Mais ce n'est pas la réalité. 

La réalité, c'est l'aventure humaine qui se construit jour après jour autour des plans, des tuyaux en PVC et des mètres cubes de béton, ici et maintenant. Cette réalité, il faut d'abord l'accepter comme elle est, avec tout ce qu'on ne comprend pas encore et tout ce qui restera inconnu. Et accepter aussi ceux qui sont là. Et les malgaches sont de bons exemples dans ces situations. Eux savent vivre au présent et non pas dans une perpétuelle fuite en avant. Ils savent aussi qu'il est mauvais de briser les liens qui unissent les hommes entre eux, et que le rejet de l'autre est aussi un rejet de soi puisque nous sommes appelés à vivre ensemble.
Il faut donc apprendre à doser la confiance qu'on met dans les gens avec qui on travaille. Pas trop d'un coup. Pas trop peu non plus. D'abord le nécessaire pour avancer ensemble, puis un peu plus si la mayonnaise prend correctement et puis ensuite l'extension de contrat si le premier est rempli ! Banco ! Ca commence à sentir la victoire !

Ne pas oublier de regarder en Haut pour pouvoir avancer

mardi 9 avril 2013

Ô Joie !


Ces images et impressions ont été cueillies au fil des 100 km parcours à pieds pendant la Semaine Sainte, à la rencontre des communautés chrétiennes des villages de Ambalakirajy, Bebana, Amputamasina, et Andohadjango (Région de Mandritsara). L'équipe itinérante était formée de Clermont (élève de terminal au petit séminaire de Mandritsara), Cristoline et Staelle (accompagnatrices féminines), Père Guillaume (Père MEP), et de Beaudoin, Paul, Sixtine et moi (volontaires MEP). C'était donc un groupe mixte composé de vazzaha et de malgaches au sein duquel nous avons pu confronter nos habitudes et nos connaissances, pour le plus grand étonnement de chacun ! Entre chaque village, plusieurs habitants nous guidaient pour nous indiquer le chemin et partager notre route.












Joie de tous ces enfants qui accourraient vers nous avec une spontanéité déconcertante ! Au programme : jeux, danses, chants, éclats de rire...Tout était naturel, rien n'avait été anticipé, et pourtant que de richesses dans ces moment partagés. Pour une fois, les barrières semblaient être tombées et les rapports étaient vrais et simples : musique et danses nous ont permis d'échanger bien plus que de longues conversations. La relation que l'on a pu établir avec eux était, pour une fois, libre de tous codes et de toute arrière pensée, loin des manipulations politiques et économiques qui font tant de mal au pays.
Quelle surprise de voir les plus jeunes enfants qui, apeurés, hurlent en nous voyant débarquer, nous, blancs, inconnus, venant d'une autre planète. On se sentait un peu comme E.T. débarquant sur la Terre et effrayant tout les hommes sur son passage !
Et quel émerveillement d'observer une petite fille découvrant avec étonnement toutes les images des cartes "atouts" du tarot que j'avais remportées, ou une autre feuilleter les pages du livre de messe de Sixtine à la recherche des illustrations, ou encore une autre s'arrêtant sur l'image d'un couple de vazzaha et regardant l'intérieur de sa main pour s'apercevoir que, oui, elle aussi elle avait un peu de peau blanche...









Joie d'aller à leur rencontre en marchant. Ici, pas d'autres moyens de se déplacer de villages en villages. Les pluies rendent beaucoup de chemins impraticables aux 4x4 et aux motos. Et tant mieux pour nous parce que la marche nous connecte directement avec leur mode de vie. Combien de familles rencontrées dans ces chemins sinueux et escarpés, chargées de leur sac de riz et de leurs poulets, pour aller vendre leur récolte dans le village d'après. Ils marchent au pas de course, souvent pieds nus, habitués depuis leur enfance à parcourir de longues distances. A nous de prendre le rythme pour essayer de les suivre !
La marche nous rend sensible à notre environnement. Elle nous oblige à l'accepter et nous force à en chercher les logiques. Là où nous, vazzaha, nous arrêtons devant chaque obstacle (étendue de boue, petite rivière, escarpement) pour évaluer la situation et choisir la meilleure voix, eux, malgaches, savent tout de suite le chemin à emprunter !







Joie de se sentir en connexion avec la nature. Une nature qu'ils connaissent très bien et qui ne semble plus avoir beaucoup de secrets à leur cacher. Une nature dans laquelle ils ont appris à vivre et avec laquelle ils semblent vraiment en communion. Une nature encore très sauvage où l'on se sent très petit. A l'heure où le monde occidental commence à prendre conscience du développement durable et de notre responsabilité individuelle dans l'avenir de notre planète, les malgaches savent très bien nous montrer comment utiliser ce qu'ils ont à porter de leurs mains pour satisfaire leurs besoins vitaux : se nourrir, s'abriter. Il leur manque, néanmoins, une vision à plus long terme qui leur permettrait d'arrêter certains drames comme les feux de brousse ou la déforestation sauvage.







Joie de partager leur quotidien. Chez eux, c'est le village. La maison ce n'est qu'une seule pièce, là où l'on dort. Là où l'on vit, là où on se rencontre, là où on discute, là où l'on joue, c'est dans la rue. Ensemble. C'est bien différent du "chacun chez soi dans son appartement" auquel nous sommes habitués à Paris. Ici, on se lave dans la rivière, on cuisine par terre, tous ensemble.
Et l'ambiance est géniale ! A la douche, ça donne ça : "Tena fostsy isy ireo !"("Elles sont vraiment blanches !")... Non, non, ce n'est pas du maquillage ! Et à la cuisine : "Mahay be manao la kosina isy !"("Elle sait bien faire la cuisine !") Oui, oui, ça m'est déja arrivé de couper des légumes ! 
Ils ne semblent jamais faire quelque chose tout seul. Par contre, hommes et femmes ne se mélangent pas, chacun sait quelle est sa tâche. Ils ont réussi à faire de leurs villages un "chez nous" en nous laissant habiter leurs maisons et leurs lits, en nous accueillant chaleureusement. Belle leçon à nous qui ouvrons si difficilement notre porte aux inconnus !





Joie de ces communautés chrétiennes qui vivent loin de tous et de tout et qui tiennent dans la prière ! Les moyens ne sont clairement pas ceux auxquels nous sommes habitués, encore une fois. Pas d'ornements dans l'église, pas de cloche mais un morceau de tôle rouillé sur lequel on frappe, pas de chemin de croix sculpté mais des croix en bois taillé à la machette et planté en 10 min autour de l'église ! L'important étant le cœur avec lequel ils vivent leur foi. Et elle est bien présente. Comme en témoigne leur participation à la construction des églises - ce sont eux qui les financent en partie - et l'accueil et la simplicité avec laquelle ils étaient disponibles pour nous, étrangers...

mercredi 20 mars 2013

De la théorie à la pratique (2)

La théorie, c'était aussi tout ce que je m'attendais à trouver ici (même si je ne m'attendais pas à grand chose !). Et la pratique, c'est finalement tout ce que je vis ! Et si on jouait au jeu des différences, vous ne serez pas encore couchés !

En pratique, je ne comprends toujours rien. 

Au début, ça me faisait rire. Même beaucoup rire. A longueur de journée ! Tout était loufoque : les chèvres sur le toit des taxis-brousse, les mécaniciens improvisés à tous les coins de rue. Beaucoup de choses aussi me semblaient absurdes : laver le sol et les vitres avec de la lessive, obtenir un visa à mon nom avec la photo de quelqu'un d'autre. D'autres me laissaient perplexes : s'entasser à 25 dans un taxi-brousse, charger des sacs énormes de charbon sur le porte-bagage d'un vélo, utiliser une monnaie, l'ariary, mais parler encore avec l'ancienne, fmg.  Mais le rire l'emportait toujours parce que je ne me sentais pas encore vraiment concernée. Vu de l'extérieur, c'est toujours plus facile ! C'était comme une pièce de théâtre comique : on rigole, on passe un bon moment, ça nous détend. Mais est-ce, pour autant, suffisant !? Au fond, si j'ai choisi de rester deux ans, c'est bien pour approfondir un peu plus...

Et puis le temps est venu où j'ai du agir. Où on m'a demander de faire. Et là, je n'ai plus du tout rigolé !
Les rapports entre les gens sont régis par de nombreux codes liés à l'origine ethnique, à la couleur de peau plus ou moins foncée, et à un tas d'autres règles sous-jacentes que je commence à peine à mesurer.
De plus, ici beaucoup plus qu'en Europe, c'est l'argent qui domine. Pour tout. On ne passe pas son permis de conduire, on l'achète. On ne fait pas une étude environnementale, on achète le tampon du Directeur du service de l'environnement. On ne fait pas appel à un architecte pour qu'il conçoive un bâtiment, on le paye pour qu'il certifie des plans déjà dessiné par un quidam. Dans ce contexte, difficile de savoir où se positionner. Faut-il faire semblant d'être sérieux, de vouloir faire les choses dans les règles, en s'épuisant ? Où faut-il faire jouer ses relations et son portefeuille ? Les relations n'empêchent pas le portefeuille de se vider parce qu'elles se servent au passage mais elles permettent d'accélérer les procédures !
Mais l'important, ici, c'est de garder de bonnes relations avec les gens. Et ça c'est primordial. Même si ça prend beaucoup de temps, il faut sans cesse aller voir les gens (très peu de choses se font par mail ou par téléphone, surtout avec les administrations), écouter des discours creux qui n'ont aucuns sens dans des jargons juridiques "de façade", repartir sans avoir les réponse à nos questions.

J'ai cru que je rencontrerais des difficultés avec la langue. 
En réalité, la langue est très peu de chose comparée aux différences entre les rapports humains. Ici, beaucoup de personnes me regardent en baissant les yeux, ne veulent pas s'assoir en face de moi mais seulement de profil, m'apportent un document en joignant les deux mains et en baissant la tête. Tout ça parce que je suis blanche. Alors ce que j'essaye de leur apporter, c'est les regarder comme mes égaux.  Ici le racisme et le machisme sont réels et expliquent beaucoup de comportements et de situations.

Je commence à comprendre que mon rôle va être tout autre que celui que j'envisageais. 
Non, je ne serais pas architecte parce que l'architecture du bâtiment a déjà été dessinée. Et de toute façon, la qualité architecturale n'a de sens pour personne ici. La majorité des constructions sont en tôles, construites en deux jours, détruites en deux heures par un cyclone. Autant d'abord chercher à savoir ce qui a du sens pour eux. (où en tout cas pas dans le sens où on l'entend d'habitude)
Non, je ne serais pas non plus conducteur de travaux parce qu'ils en savent beaucoup plus que moi que les techniques de construction. Oui, je vais les aider, mais eux savent déjà beaucoup faire. (où en tout cas pas dans le sens....


Ce que je dois être avant tout, et ce à quoi j'essaye de m'attacher le plus, c'est être témoin de ma foi. Celle qui rassemble tous les hommes en les considérant comme tous égaux devant Dieu. Celle qui me permet, par la prière, de trouver cet universel qui nous rassemble, malgré toutes nos différences et nos incompréhensions, et elles sont nombreuses !


PS1 : Je pars aujourd'hui en vacances dans la brousse de Mandritsara, pendant 10 jours . Nous allons marcher de villages en villages pour visiter les communautés chrétiennes reculées.

PS2 : Pour les retardataires, le Père Noël fait une nouvelle tournée à Madagascar. Vous pouvez lui envoyer courriers et paquets (soyez créatifs !) avant le 15 avril à cette adresse, il me les transmettra :
Bernard Malherbe
8 Bvd St Michel
75006 PARIS

Merci pour tout !!

samedi 9 mars 2013

De la théorie à la pratique

Cette mission m’a été donnée. Je ne l’ai pas choisie. Ca fait partit du deal des MEP : « Vous voulez partir avec nous ? Très bien ! Mais vous devez vous abandonner à la destination que l’on vous proposera ! » Soit. Pour moi, le choix de la destination n’était pas primordial. Je ne connaissais ni l’Asie, ni l’Afrique, ni l’Amérique. Alors il fallait bien commencer cette exploration du monde par quelque part !
Par contre, je voulais travailler dans la construction. J’avais surtout envie de passer à la pratique. Et m’y voici. Je dirais même plus, les deux pieds dedans !

Les études d’architecte sont très théoriques. Pour tout le monde. Mais encore plus pour moi qui ai choisi le Master « Théorie et Projet » !
On dessine. Sur des carnets, sur des rouleaux de calques, sur l’ordinateur, sur un bout de papier qui traine pour ne pas oublier l’idée fulgurante qui vient d’apparaître. Avec des stylos à encre fins, avec des marqueurs épais, avec des mines de plombs pour les esquisses rapides, ou avec les morceaux de bois qui traînent par terre quand on est sur le chantier. Tout le temps.
On lit et on écrit. Des revues d’architecture, des écrits théoriques d’architecte, des monographies. Parce que qu’ils alimentent nos réflexions. Les livres sont des sources d’inspiration qui peuvent paraître éloigné de la réalité d’un bâtiment et pourtant ils en expliquent la raison d’être, le pourquoi, le comment, bref, le fondement. L’écriture est un moyen d’expression complémentaire du dessin. Elle permet de laisser parfois moins de place aux ambiguïtés que peuvent laisser planer un dessin. Elle est un outil supplémentaire pour expliquer nos choix, nos prises de position. J’aime lire et écrire. Souvent.
On se documente. Le plus possible. Sur l’histoire du lieu dans lequel on va construire. Sur les méthodes constructives. Sur les usages qu’est censé accueillir notre futur bâtiment. Parce qu’il existe un « avant » et un « après » notre travail et que nous ne sommes qu’un trait d’union qui essaye d’établir des liens entre des gens, des lieux et des besoins.
On fait des maquettes. Pour se représenter ce que l’on a imaginé. Pour vérifier que ça marche. Pour commencer à appréhender la matière. Ça prend beaucoup de temps et c’est encombrant. Alors j’essaye de réfréner mes envies débordantes. Mais cutters et cartons ne sont jamais loin !
On visite. Beaucoup. Parce que ça nourrit notre imagination. Parce que l’expérience spatiale est primordiale.
On calcule un peu, mais pas beaucoup. Quelques surfaces, quelques hauteurs. Il faut bien obéir aux exigences du client, revenir à la réalité des chiffres. Mais le moins possible.

J’ai écrit tout ça au présent, mais pourtant, ce n’est plus tellement d’actualité. Ici, je suis bien loin de toutes ces considérations, et je n’ai pas besoin de vous faire un dessin (pour une fois !), pour que vous le compreniez !
Tout le travail de l’architecte  que je viens de décrire a déjà été réalisé par une équipe d’italien, entre le mois d’avril et le mois de septembre 2012. Bon, il a été fait, mais plutôt vite, plutôt sans inspiration et plutôt en vue d’une simplicité constructive au dépend d’une qualité spatiale. Bref, je ne suis pas tellement d’accord avec ce qui a été dessiné.
Et pourtant, les fouilles des fondations étaient presque finies d’être creusées quand je suis arrivée. Impossible de faire machine arrière. Alors il va falloir faire avec ce qui est. Mais aussi ceux qui sont là !

C’est au moment où les ouvriers ont commencé à couler le béton dans les semelles des fondations que j’ai pris conscience du fossé qui existait entre ces deux mondes. Entre celui de l’abstraction et celui de la réalité. Entre celui du dessin et celui de la matière.
Oui, je les avais dessinées ces semelles et ces longrines. Je les avais même hachurées pour faire ressortir leur densité sur les coupes. Je connaissais leurs dimensions, leur rôle dans le bâtiment, leur emplacement, la manière dont ils allaient se connecter à la dalle. Mais en réalité, malgré tout ça, je n’avais pas pensé à leur réalité : de quoi étaient-elles composées exactement ? Comment allaient-ils faire pour les réaliser ? Pour leur donner une vraie existence, autre que mes simples dessins en 2D et en noir et blanc ?
Ce jour-là, je suis restée plusieurs heures sur le chantier. A les regarder faire. Eux savaient tout. Et moi je découvrais. Je me rendais compte à quel point je ne savais rien. Ils connaissaient le dosage des différents éléments qui constituaient le béton. Ils remuaient le sable, le ciment et les gravillons avec des gestes précis et maîtrisés. Ils savaient quand il était homogène ou quand il était trop humide. Ils connaissaient son poids parce qu’il le transportait dans des brouettes. Ils connaissaient sa densité puisqu’ils l’étalait avec des truelles pour le lisser.

Ceux qui sont là c'est aussi le père Bruno, l’initiateur du projet. Et Roberto et son équipe en Italie. Je découvre au fur et à mesure qu’ils sont beaucoup plus orientés ingénierie qu’architecture. Ce qui explique de nombreux désaccords au sujet de l’architecture ! Sic ! Et puis moi, la dernière arrivée !
Si je fais le compte, il manque une secrétaire, un métreur, un dessinateur, et un chef d’entreprise. Dodi ne gère que ses hommes. Sans s’occuper des à-côtés pourtant essentiels : les commandes et la gestion des matériaux, et l’organisation du travail futur.
C’est donc bibi qui s’en charge ! Autant dire que je n’ai plus le temps de lire, de faire des maquettes, et beaucoup moins de dessiner. Mais par contre je calcule tout le temps (excel n’a –presque- plus de secrets pour moi), je me documente beaucoup (mais sur des sujets beaucoup plus techniques).


L’année dernière, dans l’agence où je travaillais, la politique était de cantonner les gens à une place bien précise en les laissant le plus possible dans l’ignorance de ce qui faisait la complexité d’un projet et de la gestion d’une agence. Cette année, je me trouve parachutée au cœur de l’équipe avec la nécessité de mettre en œuvre toutes mes capacités, même les plus insoupçonnées, au service du projet. Là où mon cerveau s’était doucement branché sur « off » en dessinant de manière répétitive, sans en comprendre les tenants et les aboutissants, il faut maintenant que je lui fasse faire « marche arrière toute ! » en ayant mes yeux ouverts sur tout, en posant sans cesse des questions et en explorant tout ce que je ne comprends pas.

Secrétaire, je rédige des fiches descriptives, je rempli des dossiers pour obtenir des subventions, je fais des démarches  auprès des différentes administrations pour rassembler toutes les pièces pour déposer le permis de construire.
Métreur, je calcule toutes les quantités des matériaux dont nous avons besoin, à partir des plans. Pour l’instant il s’agit essentiellement de fers, de ciment, de planches de bois pour les coffrages, de sable et de gravillons. Un nouveau a fait leur apparition cette semaine : les tuyaux PVC. Et les premières difficultés sont apparues : on ne trouve que du diamètre 10 cm à Mahajanga. Sinon, il faut acheter à Tana avec des délais de livraisons plus importants et un surcoût. Tant pis, ils n’auront pas le droit de faire de gros cacas !
Dessinateur, je réalise les dessins d’exécution. Ils sont d’une échelle beaucoup plus petite que ceux qui représente l’ensemble du bâtiment. Ils précisent les dimensionnements des éléments, leurs quantités et leurs assemblages. Pour le choix de la mise en œuvre, c’est Dodi qui décide, il est beaucoup plus expérimenté que moi et s’en sort très bien.
Chef d’entreprise (si je peux dire !), je m’occupe des commandes de certains matériaux et de leurs paiements. Tout se fait oralement et en espèces. Pas de mail, pas de téléphone, les gens préfèrent se rencontrer ! J’essaye d’anticiper et de planifier le travail futur mais là, je m’oppose directement à deux aspects fondamentaux de la culture malgache : la règle du mora-mora qui consiste à « avancer doucement », et le fait qu’ils n’organisent pas leur temps et qu’ils ne se projettent absolument pas dans le futur. Maintenant que je l’ai compris (et accepté !), ça ira mieux !



Avec tout ça, je n'ai pas encore commencé mon travail d'architecte ! Enfin, peut-être qu'architece, au final, c'est tout ça aussi !