lundi 24 février 2014

Déroutant…

Des petites choses du quotidien qui font réfléchir

Lundi dernier, je me suis rendue au Centre d’Appareillage de Madagascar car me semelles orthopédiques ne semblaient plus remplir leur fonction. Bien que déjà sensibles quand j’étais fatiguée, mes jambes s’avéraient maintenant douloureuses. Ma démarche devenait de plus en plus saccadée et les pavés irréguliers de Tananarive n’amélioraient pas la situation. C’est donc résignée que je me suis dirigée vers ce centre, à la recherche d’un podologue.
Comme il était impossible de trouver de coordonnées téléphoniques, j’ai choisi de m’y présenter directement à 8h du matin, en espérant prendre un rendez-vous et y revenir plus tard. A l’accueil, une feuille scotchée au mur confirmait ma supposition : les consultations ne se faisaient que sur rendez-vous. Je m’adresse donc à l’employé pour savoir si des podologues sont disponibles prochainement. Il commence par me faire un dossier puis me demande de me rendre à la porte n°1, au fond du couloir. D’abord inquiète qu’il ait mal compris ma demande, je suis ensuite surprise de lire « Chef d’établissement » sur la porte à laquelle on me demande de frapper.
-« Hodio ? (Toc Toc Toc)
- Mandroso !  (Entrez)
-Manao ahoana Tompoko (Bonjour Monsieur)
-Mipetrapetra » (Asseyez-vous)
Je suis reçue par un vieil homme à lunettes, assis derrière un bureau impeccablement rangé, pas du tout étonné de voir débarquer quelqu’un dans son bureau à l’improviste. Quelque peu dubitative par rapport à la tournure que prenaient la situation, mais toujours à la recherche d’un podologue, je décide de réitérer ma question. Il me questionne alors sur les raisons de ma venue et sur l’origine de mon mal. Il regarde mes semelles et commence son examen clinique.
Et à ce moment-là, je réalise ce qui vient de se passer, sans même en avoir eu conscience. Parce que je suis une vazaha, je viens de passer devant tous les malgaches qui attendaient sur les bancs (et d’un) en obtenant une consultation avec le directeur (et de deux), sans même avoir pris rendez-vous (et de trois). Trois passe-droits d’un coup, c’est un peu fort.

Combien de temps les vazaha vont-ils encore être considérés comme supérieurs aux malgaches ? Pourquoi n’osent-ils pas tourner la page de l’époque coloniale et jouir pleinement de la liberté qu’ils ont acquise ? Pourquoi les vazaha vont-ils bénéficier d'un statut qui leur octroi des droits au détriment du reste de la population ? Pourquoi restent-ils incontestés ?

Mais la consultation continue.
-« Je viens de refaire ces semelles en France mais il ne me semble pas que la correction soit bonne parce que je me sens en déséquilibre ».
-« Oui, en effet, au lieu de compenser votre déformation, ces semelles l’ont accentuée. Le podologue qui les a faites s’est trompé et au lieu d’être renforcées à l’intérieur, elles ont été consolidées à l’extérieur. »

Et na, enfin quelqu’un qui ose parler clairement en exprimant une désapprobation ! Au moins un équilibre de retrouvé !

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Le week-end passé, j’ai été invité par les Fanilo (Guides malgache) à une opération de reboisement dans leur centre de formation et de développement à Sadabe, sur la route d’Anjozorobe. A une cinquantaine de kilomètres de la capitale, cette base scoute est néanmoins difficilement accessible car il faut emprunter une piste terreuse et très vallonnée pendant 2h après avoir quitté le goudron.
Il s’agissait d’un projet financé par l’AMGE (Association Mondiale des Guides et Eclaireuses) s’inscrivant dans un programme plus général de sensibilisation aux changements climatiques. Le projet comportait un temps de formation des Guides et des paysans des alentours, par des représentants du Ministère de l’Environnement et des Forêts. Je découvrais le programme ainsi que ceux à qui il était adressé en arrivant sur les lieux, avec les Fanilo. Spontanément, je me suis réjouie d’une telle initiative, dans un pays où les paysans ont souvent des pratiques très néfastes pour l’environnement sans n’en avoir aucune conscience. C’était bien naïf de ma part.
Quel étonnement de voir les Tananariviens du Ministère, vêtus à la dernière mode citadine, lancer un groupe électrogène pour faire fonctionner l’ordinateur et le projecteur à partir desquels ils ont réalisé leur présentation.
Et quelle présentation ! Un magnifique power point en français (à des paysans n’ayant suivi aucunes instruction pour la plupart), sur l’effet de serre, le protocole de Kyoto (sic !), la nécessité d’utiliser les transports en communs (sic !), et l’importance de s’équiper de panneaux solaires pour sa consommation électrique personnelle (sic !). Dans un amphithéâtre d’une fac française, j’aurais trouvé ça un peu théorique, pas très pédagogique et très long. Ici, ça m’est apparu complètement déplacé (à 15 000km des préoccupations de leur auditoire), et presque insultant (parler de transport en commun à des gens ne se déplaçant qu’à pieds et dans un village apercevant une voiture tous les 36 du mois) et tout à fait irrespectueux.

Je glisse une petite question dans l’oreille à ma voisine Fanilo :
-« Fa, tsy mahay miteny frantsay izy ireo ? » (Mais, ils ne savent pas parler français ces paysans ?)
-Tsy mahay, fa mijery ny sary ihany. (Non, ils ne savent pas, ils regardent seulement les images)
-Fa nisy iray ihany. (Mais il n’y en avait qu’une)
-Ya ! » (Oui !)

 Et si les malgaches commençaient par apprendre à se parler entre eux…

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Avant-hier, j’ai présenté rapidement à Jean-Baptiste les documents que j’ai dessinés pour la réalisation de la structure. N’ayant pas beaucoup d’expérience de ce genre de dessins, je voulais m’assurer auprès de lui que toutes les informations dont il avait besoin étaient bien présentes.
« -Oulala, il y a beaucoup d’informations ici, me dit-il ». (Comprenez : « Je n’ai jamais vu un tel document et je ne comprends pas à quoi ça va servir »)
Et il continue :
« -J’aurais aussi besoin de savoir à quel endroit on enduit et à quel endroit on laisse les briques apparentes sur les façades, parce que tu m’as dit qu’on allait faire ça.
-Oui, mais ça ne concerne pas directement la structure ?
-Non.
-Ah ! Parce que sinon, pour les façades, les détails de pieds de façade, les réseaux d’évacuations,  les menuiseries, la charpente, les garde-corps, la fosse septique, la jonction avec la terrasse, les caniveaux, … il y a ce dossier-là.
-Ah ! ».

C’est avec des « Ah ! » que l’on aperçoit tout le chemin qu’il nous reste à parcourir, tous les deux !
Chaque jour, je prends un petit peu plus la mesure des deux mondes si différents d’où nous venons tous les deux.
Lui n’a jamais lu un plan. Je viens de passer six ans à en dessiner.
Lui n’a jamais su ce qu’il allait construire avant de l’avoir vu terminé. Je passe tout mon temps à projeter, dans ma tête et sur le papier, les espaces que je lui demande de réaliser.

Ce bâtiment, que nous allons bâtir ensemble, nous fera certainement grandir autant l’un que l’autre.

Depuis ma chambre...

vendredi 31 janvier 2014

Quand l’appétit va, tout va !

Il paraît que j’ai un appétit d’ogre… qui l’aurait cru ! Et pourtant je vous l’assure, j’en suis moi-même étonnée ! Mais pourtant c’est bien moi qui termine tous les plats et qui demande qu’on augmente les quantités. Pas d’inquiétudes, mon métabolisme n’est pas très rentable et on ne sait pas où ça disparait !
Bref, tout ça pour dire que tout va bien !

J’ai commencé par découvrir Tana depuis la coloc d’Ida et Luciana chez qui j’ai habité aux mois de novembre et décembre. Drôle d’immersion dans la vie de deux jeunes femmes malgaches ayant fait des études et s’engageant dans la vie active. Ca ressemblerai presque à la vie d’une parisienne. Le « métro-boulot-dodo » se transformant en « embouteillages-boulot-riz-dodo ». Drôle de rythme que celui d’une capitale qui continue de suivre la course du soleil malgré des activités et des déplacements qui obligent une nouvelle cadence. Drôle de sentiment de vivre dans une maison où l’on trouve toujours trois fois plus de personnes que ces occupants permanents. Les portes sont ouvertes et chacun peut y trouver un repas ou un endroit pour dormir.

J’ai accueilli les vacances de Noël avec beaucoup de joie à l’idée de retrouver la brousse de Tsarahasina et la nouvelle « promo » des 10 volontaires nouvellement arrivés. Mon âge très avancé et mon expérience du pays (sic !) m’ont permis d’acquérir le titre de doyenne au sein de cette petite tribu. Et dire que je me plaignais de mon statut de « junior » quand j’étais en France !
Une ambiance fantastique s’est installée entre nous pendant tout ce temps grâce à l’humour, la bienveillance et les talents partagés de chacun. Une vraie organisation à la scoute (répartition des responsabilités vis-à-vis du groupe) nous a permis de profiter pleinement de Diego et d’alléger le poids que peut représenter un groupe de cette taille. C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai pu redécouvrir quelques lieux magiques déjà parcourus l’année dernière à la même période et en explorer de nouveaux ! Tout cela entrecoupé de parties de scrabble endiablées avec Clémence, et ce, malgré des objectifs très différents : l’une cherchant à faire des mots et l’autre des points !

 Les 27h de taxi-brousse pour rejoindre Tana se sont déroulées sans surprises. C’était l’exception qui confirme la règle ! Même la traversée d’un radier rempli par le lit d’une rivière qui s’était gonflée par les pluies très abondantes n’a pas arrêté le chauffeur.

Le mois de janvier a été marqué par l’arrivée de Dominique et Catherine qui rejoignent l’équipe déjà formée par Bertrand, Anne et moi. Ces deux couples de retraités français sont venus pour nous aider sur le chantier. Nous avons emménagés ensemble dans un appartement situé dans une ruelle très vivante à 20 min du terrain sur lequel nous construisons un foyer pour étudiants. Je suis ravie de la vie qui anime ce petit quartier où nous pouvons trouver tout ce dont nous avons besoin au marché et dans les petites épiceries et où les rapports avec nos voisins, d'abord surpris de voir débarquer des vazaha dans cet endroit, sont maintenant très conviviaux !

De retour au chantier, ma casquette de « junior » semble de nouveau appropriée ! Je constate tous les jours mon inexpérience et la difficulté d’appliquer les études théoriques que j’ai eues tant de plaisir à suivre. Malgré le diplôme d’architecte en poche, personne ne m’a appris à planifier un chantier en intégrant l’intervention de plusieurs entreprises ou à mettre en place un outil de gestion comptable des commandes, des dépenses et des approvisionnements futurs. Et pourtant il le faut. Comment répondre aux besoins quotidiens d’un chantier de 30 ouvriers sans en oublier pour autant l’essentiel : la beauté du lieu que l’on créé, son adéquation avec les usages qu’il va accueillir, sa pertinence par rapport à ses futurs habitants ?!
Voilà le défi que j’essaye de relever tous les jours !
Nous avons la chance immense de travailler avec des hommes formidables. Les malgaches ont cette immense qualité de ne s’arrêter devant aucuns obstacles en s’adaptant admirablement aux situations qui se présentent. Jean Baptiste et Samuel font partie de ceux-là. A côté d’eux, mes erreurs et incompétences s’effacent vite devant leur inventivité et leur expérience.
 
Jean-Baptiste, en toute simplicité !

mardi 10 décembre 2013

Tête baissée



C’est parti d’une simple observation : en marchant dans la rue, j’ai continuellement la tête baissée.

Impossible de faire autrement sans risquer de se prendre les pieds dans les nombreux obstacles qui jalonnent n’importe quelle « promenade » dans Tananarive. Les pavés irréguliers et glissants, les trous dans le goudron, les déchets qui s’amoncellent, les torrents d’eaux qui ruissellement le long des trottoirs après les gros orages, les dalles manquantes dans les bordures laissant des trous de plusieurs mètres de profondeur, les petits vendeurs installant leurs marchandises à même le sol. Bref, mieux vaut avoir un œil attentif à l’endroit où l’on pose ses pieds ! C’est donc les yeux fixés sur les pavés que j’arpente depuis un mois les rues de la capitale pour approvisionner le chantier de tous les matériaux et outillages nécessaires aux ouvriers. Difficile de s’orienter dans cette ville où il n’existe aucuns panneaux de signalisation et encore moins indiquant une direction. Le seul moyen de retrouver son chemin est de mémoriser des points de repères qui serviront au prochain passage. Le plus drôle est de voir Jean-Baptiste, mon chef de chantier, se perdre lui aussi dans ces dédales de rues sans nom avec pour seule remarque : « On perd vite son chemin ici parce que c’est difficile de trouver le nord »… Effectivement, chacun ces repères !
Merci pour l’humour de Jean-Baptiste dans toute situation !

Tous ces achats se font au prix de nombreuses négociations et c’est bien la tête baissée, et parfois les genoux fléchis quand la discussion s’annonce longue, que les malgaches s’accordent. Là où nous, européens, nous nous installerions face à face autour d’une table, pour entamer ce bras de fer verbal, les malgaches eux, restent debout mais toujours avec les yeux rivés sur le sol. Cette position peut durer assez longtemps puisque, implicitement, le principe de la négociation établi que le gagnant est celui qui tiendra le plus longtemps sa position. Croiser le regard de l’autre serait considéré comme une marque d’irrespect. De l’extérieur il est impossible de connaître le cours de la conversation. Dénués de toute expression, les visages sont impassibles et les intonations monocordes. C’est donc avec beaucoup de curiosité que j’observe Jean-Baptiste agir de la sorte et parfois l’appuyer de quelques arguments.
Merci pour ces fous-rires, mélanges d’incompréhension et d’étonnement, qui égayent mes journées !

Toujours dans la rue, garder la tête baissée permet d’éviter de croiser trop de regards et ainsi d’avoir l’impression de passer plus inaperçu. La rue est un fourmillement continu de gens affairés ou guettant les affaires. Les regards sont souvent chargés d’envies mal intentionnées ou de provocations. Triste constatation de relations impossibles.
Merci pour les sourires échangés une fois la confiance établie.

Le second tour de l’élection présidentielle est annoncé pour le 20 décembre et c’est encore la tête baissée que le peuple malgache s’apprête à élire un nouveau dirigeant à la tête du pays. Déçue des quatre années au pouvoir du régime de transition en place depuis le coup d’état de 2009, la population a perdu toute confiance dans ses représentants politiques. Les deux candidats du second tour étant réciproquement soutenus par les deux anciens présidents (Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina) qui comptent bien garder une influence sur le pays, le renouvellement attendu par ces élections n’est plus à l’ordre du jour. Résignés, les malgaches boudent ce vote, conscients qu’il sera le résultat de tricheries et d’arrangements et non pas de la pensée collective.
Merci pour tous ceux qui gardent de l’espérance pour Madagascar.

Nous étions attablés dans le salon de Mme Haingo, notre fournisseur principal de matériaux en vrac, pour payer les livraisons du jour. Son fils apprenait sa leçon du jour,  penché sur son cahier d’écolier. Quand il releva la tête, je constatais avec surprise qu’il lui manquait ces trois dents de devant.
-« Tsy misy nify intsony !  (Ah, il n’a plus de dents !)
-Tamin’y telo taoana, ratsy loatra ny nifyny, de asurana ny nifyny de tsy mitombo intsony. (A l’âge de trois ans ces dents étaient tellement pourries que je les lui ai fait enlever. Depuis, elles n’ont plus repoussées)
-Enina taoana izy de efa telo taona izy tsy manana nify aloha ve? (Il n’a que 6 ans et ça fait déja trois ans qu’il n’a plus de dents de devant ?)
-Izany (C’est ça) »
Merci pour toutes mes dents !


La tête baissée…
Ça peut être une attitude de repli sur soi quand le monde extérieur nous rappelle que nous sommes étrangers et devient agressif ; ça peut être un moyen de cacher ses sentiments ou ce qui nous anime intérieurement ; ça peut être une attitude d’intériorisation pour faciliter la concentration…
Les causes sont multiples, la conséquence est la même : la création d’une rupture avec ceux qui nous entourent.
Tananarive est un monde en soi, particulièrement différent du reste du pays. Cette nouvelle vie  me redemande autant d’énergie et d’adaptation qu’il y a un an, pour faire face à toutes les surprises quotidiennes. La tête est encore baissée mais les yeux sont grands ouverts pour découvrir ce nouveau monde et j’espère bientôt, m’en émerveiller.

 A défaut de photos de Tananarive, une photo de cet été, à Marotandrano, havre de paix au milieu des rizières...

PS : Le facteur du Père Noël Malgache a une antenne en France, n'hésitez pas à le solliciter avant le 6 janvier chez :


Dominique et Catherine LAURENT
12, rue de l'Héronnière
44000 NANTES
tel: 02 40 73 92 03
port: 06 35 91 66 91

mercredi 13 novembre 2013

Quand l'inattendu est quotidien

Ca y est, après une longue absence je refais enfin surface par ce nouvel article ! C'est que ce dernier mois fut riche et mouvementé et m'a éloigné d'une connexion internet facile !
Riche en retrouvailles et en prise de conscience, mouvementé en surprises et en inattendus... 

Les retrouvailles ce fut d'abord le choc de ces 15 jours passés en France début octobre. L'atterrissage à Paris fut brutal mais inévitable. J'ai été d'abord saisie par l'aéroport. Sa grandeur, sa propreté, sa luminosité, tous les matériaux différents utilisés pour fabriquer ces espaces. Tout d'un coup, notre petit chantier de foyer d'étudiants me paraissait bien modeste comparé à une construction de cette ampleur. Les briques fabriquées à la main que nous allons utiliser à Tana me paraissaient bien dérisoires à côté des immenses surfaces de verre que les français avaient su assembler à l'aéroport Charles de Gaulle.
Puis ce fut l'arrivée dans la ville et l'impression que toutes les maisons étaient des palais, toutes les voitures des carrosses brillants et toutes les femmes des princesses. La sensation de déambuler dans un musée à ciel ouvert où le culte de la beauté et de la perfection n'avait plus de limites. Difficile alors de se sentir humble ! La modestie et la simplicité des malgaches, à côté de ça, m'est apparue comme une bénédiction.
La joie de pouvoir partager de vive voix l'année qui vient de s'écouler avec chacun n'est donc venue qu'une fois que cette confrontation ce fut quelque peu estompée par vos accueils chaleureux dans ces lieux familiers. Au delà des comparaisons d'ordre matérielles qui n'ont au final pas beaucoup de sens, la plus grande différence que j'ai pu percevoir entre les français et les malgaches se situe dans leur rapport à Dieu. Ici Dieu est une évidence. Qu'il soit le Dieu des catholiques, des protestants, des musulmans ou celui des croyances ancestrales, Il est reconnu comme agissant dans leur vie tous les jours et il est prié quotidiennement. En France, Dieu devient tabou. A défaut de croire en Lui ou de Le chercher, Il est rangé au placard comme une vieillerie à laquelle seuls nos grands-parents seraient encore attachée. Il est plus difficile alors, quand on aspire à fonder sa vie en Lui, d'être compris dans certains choix qui deviennent, du coup, radicaux.

Amélie, Paul et Xavier ont vécu la secousse inverse puisqu'ils sont venus ici pour découvrir à leur tour ce que j'ai pu vivre pendant un an. Leur voyage s'est avéré très révélateur de la réalité du pays, de son fameux "mora-mora", "doucement-doucement"et de ses situations surprenantes. Le séjour s'est improvisé au rythme des personnes qui ont eu la gentillesse de nous accueillir, des turbulences intérieures, des  heures d'attentes et des distances à parcourir en taxi-brousse. Malgré les réservations préalables et les prévisions, l'inattendu était bien au rendez-vous pour pimenter ce qui s'est finalement relevé être une expédition quotidienne ! Ils sont tous les trois repartis avec le sourire, signe que ça en valait donc la peine !

Les surprises ne se sont pas arrêtées là pour moi puisque cette première semaine dans la capitale a été marquée par le vol de deux téléphones portable en une semaine. D'abord scandalisée par cette insécurité permanente qui demande une vigilance constante, prête à reprendre le taxi-brousse pour retrouver une brousse plus paisible, je me suis enfin rappelée que j'étais venue ici pour vivre avec eux et prendre part à la vie qui est la leur. Et effectivement, ce baptême d'arrivée fait partie du quotidien des Tananariviens et les histoires de ce type coulent à flot dès que chacun commence à s'exprimer.

Je vais donc surement avoir besoin d'un peu de temps pour trouver les charmes de cette ville, et ça fera certainement l'objet d'un prochain article !
En attendant, quelques photos de la brousse de Fianarantsoa et de Manakara et du trajet en train entre ces deux villes du sud-est que j'ai eu la chance de découvrir grâce à mes trois visiteurs !







mardi 1 octobre 2013

Chez moi...

Dimanche soir je suis arrivée à l’épiscopat à Tana. J’avais essayé de joindre le Père Frédérique pour le prévenir de ma venue mais il ne répondait pas. J’avais essayé de joindre le Père Paul mais il était parti de Tana pour quelques jours. Je suis donc arrivée par surprise, sans que personne ne m’attende… et pourtant il y avait un repas chaud et un lit pour dormir. Je me sens ici chez moi.

Je suis partie de Mahajanga au début du mois de juin, sans savoir où j’allais. J’ai fait ma valise en moins d’une semaine et je suis partie. Quelle allait être ma nouvelle mission ? Quand allait-elle commencer ? Où allais-je habiter ? Devrais-je réapprendre un nouveau dialecte ? Me réhabituer à de nouveaux paysages ? Autant de questions qui n’avaient pas l’ombre d’une réponse !

Alors je me suis laissé porter au grès des invitations. Et elles n’ont pas manquées. D’abord Sainte Marie, puis Anjomakely, puis Mahazoma, puis Mandritsara et Marotandrano, puis Tsarahasina. Tout ça entrecoupé de passages par Tana et Anstirabe. Mon sac sur le dos, le plus léger possible, de missions catholiques en maisons communautaires, ce fut un été (ou plutôt hiver ici !) itinérance. Pas plus de 15 jours d’affilé dans le même endroit.
Les tâches sont nombreuses ici et les aides sont toujours les bienvenues. Facile de trouver des choses à faire, de s’occuper des enfants, de donner des coups de mains là où il y a besoin.
Mais à travers tous ces échanges, il y a eu bien plus que cette utilité derrière laquelle il est si facile de se cacher. Il y a eu le sentiment de me sentir chez moi. Et c’était bien le dernier moment où je pouvais m’y attendre ! J’étais « sans domicile fixe » comme j’aimais bien le dire, et pourtant j’étais chez moi partout.

A Mahazoma, les enfants m’attendaient dès le matin pour aller se promener à travers les chemins poussiéreux de la brousse toute la journée. A Anjomakely, je traduisais l’histoire de Dumbo en malgache aux plus petites sans me rendre compte que toutes les filles de l’orphelinat s’étaient groupées autour de moi discrètement pour écouter. A Mandritsara, je négociais des lambas pendant une demi-heure, prise au jeu de ces discussions interminables d’où l’on ressort plus satisfait de l’échange jovial que de l’achat en lui-même. A Marotandrano, je plumais le poulet pour le déjeuner avec la cuisinière en essayant de déchiffrer son accent tsimiety à couper au couteau. A Anstirabe, je laissais une petite fille m’utiliser comme appui pour ses sauts de puces pendant toute une après-midi, émerveillée de son sourire jusqu’aux oreilles que rien ne semblait pouvoir assombrir.

Pendant ces quatre mois, je n’étais rien, je n’avais plus de mission, plus de fonction, plus rien qui explique ma présence ici. Et pourtant, je crois que c’était les quatre plus beaux mois. Parce qu’ici, tout ça n’a aucune importance. La valeur de ce que l’on vit dans ce pays est dans le temps partagé, dans l’accueil de ceux qui se présentent, dans cette attention à ceux qui nous entourent, même si nous ne sommes là que de passage.
J’ai découvert la joie d’être pauvre. De ne rien à apporter que moi-même, sans étiquettes ou cadres, sans prétentions, sans ces titres qui creusent des fossés là où on aimerait construire des ponts. Et ainsi la joie d’une vie plus simple où les codes semblent abolis au profit d’échanges spontanés.

Je reste vazaha. Et donc sur un pied d’estale dans la conception malgache. J’ai même été surnommée par le Père Jeannot « Fille de François Hollande, Ambassadrice de France à Mahazoma» dans un grand éclat de rire réciproque. Mais ça ne les empêche pas de me faire une place dans leur cœur et de les laisser en faire une dans le mien, pour qu’ensemble, on se sente ici  chez nous.

Comme ces instants ne se photographient pas, en voici d'autres...